06.07.2010

Les carnets de voyage de Laurent James: Jesus a Dakar.

Après être revenu de la Casamance par la route, en passant par le parc de Niokolo-Koba, Tambacounda et Saly, je passe trois jours à Dakar dans la maison d’une connaissance. Cette maison est située au coeur de la cité Diamalaye 1, à quelques kilomètres de l’aéroport. L’endroit est vraiment très difficile à trouver, même pour le chauffeur de taxi. Il nous faut une bonne demi-heure pour parvenir à nos fins, dans un quartier situé au bord de l’Océan, bâti sur des couches successives de sable épais. Je foule le sable entre les maisons cubistes violemment entrechoquées, jusqu’à rejoindre une bâtisse sombre et étroite. Je reconnais immédiatement la mère de famille, qui est ce soir vêtue d’un boubou arborant des cercles en noir et blanc du plus bel effet. Je me perds un peu dans les noms des gens présents. On nous a préparé du « poulet décoré » (avec des frites, des tomates et des piments). Nous mangeons tous assis par terre sur des tapis posés au milieu du couloir, dans des gamelles pleines de victuailles à ras bord. Les filles jettent parfois des bouts de viande vers mon côté : je pense au début qu’elles prennent ma portion de gamelle pour une poubelle, avant de réaliser qu’en fait, elles trient les meilleurs morceaux de la bête pour me les donner ! Le sens de la tribu me remonte à la gorge : je sens progressivement – et avec quelle joie ! - que tout ce qui s’est passé depuis vingt mille ans n’a pas eu lieu. Nous sommes douze à manger sur trois mètres carrés, penchés sur nos plats comme des singes mystiques, y plongeant régulièrement nos mains avec délectation. La fillette possède une belle poupée blonde vêtue de jaune, qu’elle serre contre son cœur en riant aux éclats.

Au matin, je me rends sur la terrasse de notre maison qui offre une vue réjouissante de Yoff, ce quartier de Dakar très peu touristique étendu au bord de l’océan. D’innombrables joggeurs courent dans la brume étalée sur la plage : on voit même une mémé courir au ralenti ! Les toits de la ville sont cisaillés par le soleil levant. Des lavandières travaillent sur la terrasse d’en face. Un tuyau rouillé et attaqué par l’iode est posé sur la terrasse supérieure, attendant celui qui le remarquera. Au dernier étage de l’immeuble d’en face, j’aperçois des moutons passer leurs têtes à travers les fenêtres ! Je discerne l’œil noir de l’un d’eux, fixé sur ma pauvre personne : on dirait qu’il a peur, il sent la même chose que l’être humain.

e pars marcher au bord de l’eau. Un jeune me hèle au bout de trois minutes. Il s’appelle Bécaye Ka, et fait partie de la communauté layène. C’est la secte majoritaire des lébous, ces pécheurs qui habitaient cette région depuis des siècles bien avant l’existence officielle de Dakar. Certains pensent que l'Apocalypse est derrière nous, mais Bécaye et les siens sont encore plus forts : ils pensent, eux, que la Parousie est déjà passée ! Le fils du cheikh Limamou Lahi (dont il n’existe aucune photo, et mort en 1909) s’appelait Seydina Issa Laye. Le cheikh Lahi, fondateur des layènes, était considéré comme étant le véritable Mahdi (Al Mahdiyou Seydina Limamou Lahi), et son fils, c’était Jésus ! Il me montre des minarets érigés dans la brume vers l’est, du côté de Cambérène, aux pieds desquels se trouve son tombeau. Jésus n’est donc pas seulement enterré au nord du Japon, mais également au Sénégal ! Il existe ainsi trois tombeaux christiques sur cette planète : l'un contient le corps de Jésus venu évangéliser les Japonais après avoir échappé à la crucifixion ; l'autre (à Jérusalem), en étant vide, est la preuve par l'absurde de la validité de la Résurrection ; et le troisième - ici, à Dakar - contient le corps mort du Paraclet.

Nous assistons à une pêche au filet effectuée par une cinquantaine de personnes. La petite foule tire une énorme nasse prise dans les vagues jusqu’à la ramener sur la plage. Une dizaine de femmes surgit alors, chacune tenant un seau pour y jeter les poissons. Certains sont déclarés immangeables : ils sont alors laissés gisant sur le sable, suffocants jusqu’à la mort.

On reprend notre marche – et notre conversation. Cet endroit est sacré car quatre îles y sont concentrées (Yoff, Ngor, Madeleine et Gorée), comme il est dit dans le Coran. Nous voici devant le mausolée du cheikh Lahi, annoncé par la plus belle des injonctions « Lieux saints : Interdit de faire du sport ».

On pénètre dans l’enceinte sacrée après nous être déchaussés : c’est un large carré de sable, un endroit infiniment tranquille. Un puits octogonal se trouve devant la porte du mausolée blanc : il s’agit d’un puits d’eau douce (à cent mètres de l’océan !), connue pour ses vertus curatives ! A côté se trouve un cimetière qui, depuis 1909 où l’on y a mis les premières tombes, n’est toujours pas plein : comme si les morts le quittaient par en-dessous dans des canalisations souterraines, laissant ainsi la place pour en enterrer d’autres en surface. Et si je me trouvais sur l’Axe du Monde ?

ans ce quartier, Issa Laye - le Jésus de Dakar - est représenté sur tous les murs. Il arbore des médailles militaires françaises ( !), et une croix de lumière blanche est toujours peinte sur son front. Bécaye entre chez un marabout en face de la superbe mosquée du quartier, et il me déniche un calendrier de 2010 montrant la photo du Paraclet Nègre, avec la croix en reflet blanc lumineux sur l’arête du nez.

Une peinture murale le montre aux côtés d’un lion, d’une chèvre, d’une vache et d’un léopard, tous encadrés par une transcription du célèbre hadîth de Abû Huraira sur le retour de Issa ibnou Mariam. Bécaye déniche un poster qui donne un peu plus de détails sur ce dernier : deux de ses amis l’aident à le déployer au-dessus d’une moto pour que je puisse le lire. « FARLU-CI-DIINE-JI SEYDINA ISSA ROHOU LAHI 1876-1949 Premier Khalife de Seydina Limamoul Mahdiyou Labi a succédé à son père en 1909 à l’âge de 33 ans. C’est lui qui a poursuivi et répandu la mission divine du Mahdi comme l’avait prévu le Saint Coran. SEYDINA LIMAMOUL MAHDIYOU LAHI – fondateur de la Confrérie Layène. 1843 Venue au monde – 1883 Appel – 1886 Exile à Nguédiagua (3 jours) – Exil à Gorée (3 mois) ‘Trois ans, trois jours, trois mois’ - 1909 Disparition – Seydina Limamou n’a jamais pu être photographié ». Le quartier est d’un calme olympien : interdiction de boire et de fumer, pas de délinquance, vêtements courts proscrits,…

e grimpe ensuite dans un taxi pour rejoindre le centre-ville. Empruntant la Corniche-Ouest, nous passons devant le cimetière St Lazare de Béthanie, situé juste en face des îles de la Madeleine ! Sur un mur à côté du cimetière, je lis ce slogan lumineux :

« Socialistes, n’infestez pas le Temple du Savoir ! ».

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