03.03.2009

Nativité dans ma tribu

Entre le Noël sceptique de Laforgue (« ... Je suis le paria de la famille humaine, / A qui le vent apporte en son sale réduit / La poignante rumeur d’une fête lointaine... ») et le Noël en taule de Brasillach (Ohé ! Brunerie, Lajoye, Limonov !...), j’ai chanté « Il est né le Divin Enfant ». J’y étais entraîné par le choeur et les orgues de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Ce sanctuaire avait admis le mécréant sans lui demander ses papiers. Adossé à des souvenirs d’enfance de plus en plus vagues, je pensais : ma tribu, sans qu’elle s’en doute, n’est guère moins sauvage que celles de l’Oubangui. Elle est même plus cruelle, de beaucoup. C’est pourquoi il lui faut des chants d’amour transcendantal pour apaiser son âme, non du tam-tam pour l’agiter. Peu après minuit, je suis sorti avant que la messe ne commence. Sur le parvis béant, bourgeois et mendiants se bousculaient. Il n’y manquait même pas, suivie d’un dandy au sourire ironique, la belle créature blonde des romans, effrayée soudain de ses péchés, attirée de loin par la rumeur des orgues... Je me suis arrêté, retourné pour suivre son regard ébloui. Et j’ai vu les chasubles d’or, les lustres en cristal et les cierges, les mantilles farouches et les genoux nus sur les dalles, toute la pompe orientale de cette étrange religion plantée depuis quinze siècles dans l’âme de la France... Et je n’ai pas cru, ni pleuré, ni prié. Mais mon coeur s’est serré, puis exalté, pour ma tribu, pour le pays auquel je dois tout. France, tu fais une morte plus belle que bien des vivantes, et tes derniers soldats, revenus de tout et de partout, ne se rendront jamais.

Patrick GOFMAN, Le libre journal

 

15.02.2009

La Grande Frousse

exode40.jpgNous roulions en direction de Montlhéry. Quelques kilomètres après Versailles, un embouteillage inouï nous arrêta tout à coup. Nous n’étions plus en retraite, mais au milieu d’une débâcle sans précédent. Le flux des fuyards vomi de Paris par cinq ou six portes était venu se confondre inextricablement à ce carrefour. Tous les aspects de la plus infâme panique se révélaient dans ces voitures, remplies jusqu’à rompre les essieux des chargement les plus hétéroclites, femelles hurlantes aux tignasses jaunes échevelées se collant dans les trainées de fard fondu et de poussière, mâles en bras de chemises, en nage, exorbités, les nuques violettes, retombé en une heure à l’état de la brute néolithique, pucelles dépoitraillées à plein seins, belles-mères à demi-mortes d’épouvante et de fatigue, répandues parmi les chienchiens, les empilements de fourrures, d’édredons, de coffrets à bijoux, de cages à oiseaux, de boites de camemberts, de poupées-fétiches, exhibant comme des bêtes devant la foule leurs jambons écartés et le fond de leurs culottes. Des bicyclettes étaient fichées entre les garde-boues. Des enfants  de douze ans étaient partis agrippés aux portières de petites neuf chevaux au fond desquelles s’emmêlaient dix paires de jambes  et de bras. Certains avaient arrimé des lits-cages à leur malle-arrière. Des voitures de deux cent mille francs portaient sur leurs toits, enveloppés dans des draps sales, deux ou trois célèbres matelas de juin Quarante, disparaissaient sous des paquets d’on ne savait quoi ficelés dans des journaux et de vieilles serviettes éponges, pendant le long des garde-boues. Des ouvrières s’étaient mises en route à pied, nu-tête, en chaussons ou en talons Louis XV, poussant deux marmots devant elles dans une voiture de nourrice, un troisième pendu à leur jupes. Des cyclistes étaient parvenus jusque là on ne savait comment, traînant sur leurs vélos leurs échines la charge d’un chameau de caravane. Des gens avaient emportés un peignoir de bain, un aspirateur, un pot de géranium, des pincettes, un baromètre, un porte-parapluie, dans l’affolement d’un réveil de cauchemar, une empilade éperdue, le pillage forcené d’un logis par ses propres habitants.

Cette cohue était enchevêtrée roue à roue, trente voitures de front pressées sur la chaussée, débordant sur les trottoirs, d’autres convois venaient de droite et de gauche s’emboutir stupidement les uns dans les autres, stoppés à perte de vue dans un grouillement de visages hagards, de poings brandis, d’uniformes débraillés, de têtes platinées, de blouses multicolores, dans un vacarme de vociférations, de trompes, de moteur vrombissants, de gendarmes épouvantés, battant des bras au milieu du flot d’injures que vomissaient sous leur quatre et cinq galons d’innombrables officiers émergeant jusqu’au ceinturon des portières. Au beau milieu de cette folie, un char de combat, serré de toutes parts, toupillait sous ses chenilles, un lieutenant jailli de la tourelle gesticulait comme un sémaphore, jurant qu’il allait charger et tout défoncer.

Quelqu’un cria : « Des avions ! ». Les écailles de tôle du monstrueux serpent s’entrechoquèrent dans un fracas accru : « Mais avancez, avancez, sacré nom de Dieu ! On va être mitraillé sur place ». Chacun était prêt dans l’instant à écraser les femmes, à réduire les enfants en bouillie, à déchiqueter sa propre mère pour s’échapper. L’orgueilleux Paris, tordu d’immonde coliques, fuyait au hasard en se conchiant.

Lucien REBATET, Les décombres.